Les poils et les femmes : quand une mise au point s’impose – Babillages – Le blog beauté des beauty addicts

Les poils et les femmes : quand une mise au point s’impose

Il y a quelques semaines, la blogueuse Morgan Mikenas a partagé ce cliché sur les réseaux sociaux, accompagné d’un long message prônant la libre disposition de son corps. Bien avant elle, d’autres femmes plus ou moins connues, ont choisi de vivre en harmonie avec leurs poils.

Et pourtant, pas un jour ne se passe sans que l’on puisse lire sur Internet des commentaires dégradants au sujet des femmes et de leurs poils. Ce midi, lorsque j’ai partagé l’initiative de Morgan Mikenas sur la fanpage de Babillages, j’étais à des années lumière d’imaginer lire des centaines de commentaires dénigrant et prônant le body shaming sous couvert d’humour ou de liberté d’expression. J’ai commencé par répondre au cas par cas – mais c’est vite devenu compliqué – alors je me suis dit qu’un article de blog pourrait être un formidable medium pour développer ma pensée et, je l’espère, vous faire réfléchir à ces histoires de poils et de femmes.

Cet article risque d’être (très) long, mais il me semble nécessaire. Si le coeur vous dit d’échanger dans les commentaires, je vous prierais de le faire dans le respect d’autrui et sans animosité.

Pourquoi avons-nous des poils ?

En lisant certains commentaires, j’ai eu l’impression que beaucoup de monde oubliait que les poils sont naturels. Car le poil, c’est ce qui fait de vous un être adulte, c’est l’une des choses les plus évidente qui marque la puberté. Une femme avec des poils ? Eh bien… c’est naturel !

  • Les poils ont la fonction de « thermostat » : ils permettent d’auto-réguler la température de notre corps.
  • Les poils ont également la capacité de maintenir un bon niveau d’hydratation de la peau via la sécrétion de sébum au niveau des glandes sébacées. En clair, le poil est bon pour le film hydrolipidique.
  • Les poils servent aussi à conserver les odeurs. Certains scientifiques sont en désaccord à ce sujet, mais il semblerait que le poil joue un rôle dans le fait de retenir les phéromones sexuels.

femmes poilsPakola Papi

Les poils et les femmes dans le monde

Loin de moi l’idée d’enfiler mon costume de « Professeur Babillages », mais il me semblait important de passer par cette case-là pour mettre les choses en perspective. Car oui, ce sujet de poils et de femmes est bel et bien une question de perspective, de prisme. Mais pas seulement.

En réalité, le rapport aux poils n’est pas le même selon les cultures et les zones géographiques. Voici quelques exemples qui me viennent à l’esprit :

  • En Occident, les poils s’opposent au corps glabre. Le poil est ici synonyme de virilité, de masculinité. Tandis que l’absence de poils et le corps lisse sont perçus comme l’apanage de la femme.
  • Dans certains pays d’Afrique, notamment, les poils sont vus comme un vecteur d’érotisme et un véritable plus dans le jeu de séduction.

L’idée n’est pas de faire des généralités, mais simplement de vous montrer que le rapport au poil n’est pas le même selon l’endroit où l’on se trouve, ou la culture dans laquelle on baigne.

femme poilsBeing a hairy girl

Mais alors, qui a décidé que les femmes devaient raser leurs poils ?

Dans le monde occidental, la mode du « sans poil » a commencé à partir de  mai 1915, lorsque le magazine Harper’s Bazaar a publié une publicité présentant une femme aux aisselles lisses. D’autres marques ont suivi, montrant des femmes aux aisselles imberbes. A l’époque, les robes sans manche commençaient à être davantage portées et des marketeux ont alors exploité ce filon. Certaines publicités ont alors vanté les mérites de l’aisselle lisse, sous prétexte d’une hygiène irréprochable.

Pendant ce temps-là, aucun publicitaire ne semblait penser aux poils des gambettes. C’est seulement après la Seconde Guerre Mondiale que les femmes ont commencé à s’y mettre de façon massive, influencées par la pinup Betty Grable. La mode étant également aux robes et aux jupes plus courtes, les femmes ont également décidé de se débarrasser de leur pilosité.

La suite, vous la connaissez : l’image d’un corps glabre est ensuite devenu une norme en Occident, à grands renforts de publicités et d’idées véhiculées entre autre par le cinéma.

Les poils et les femmes, une histoire de sexisme ?

Le poil peut également être perçu comme une différenciation physique entre la femme et l’homme. Il n’y a qu’à se fier à beaucoup de commentaires lus sous ma parution Facebook, « les poils c’est un truc d’homme » dans l’inconscient collectif. Surtout lorsqu’on y réfléchit deux secondes : les hommes qui ont des poils peuvent les montrer sans que cela provoque de réaction de dégoût.

Cela m’amène sans transition aucune à une réflexion sur les poils au féminin et le sexisme. Car j’ai la sensation que cette histoire de poils féminins a un lien direct avec le sexisme bienveillant qui consiste à placer les femmes au rang de petites créatures si frêles qu’il faut absolument protéger. Ce sexisme bienveillant pourrait, selon moi, entrer en corrélation directe avec une espèce d’idéal de beauté (minceur nécessaire, les poils sont moches, les femmes doivent être belles).

J’ai l’intime conviction que cette haine du poil féminin est une sorte de « retour de bâton patriarcal », assaisonné de sexisme bienveillant. A l’époque où les femmes d’Occident ont gagné de plus en plus de droits, on leur aurait donc imposé une vision de la beauté pleine de diktats, d’interdits et d’obligations. Une espèce de contre-avancée du droit des femmes, en quelque sorte…

Vous allez me dire : « mais enfin Capucine, tu vas hyper loin. On est libres ». Bien sûr que je suis libre, en soi. Mais… j’ai la désagréable sensation que l’égalité hommes / femmes n’est pas la même en matière de beauté. Et qu’en ce qui concerne les femmes, on est finalement dans une vision plus « oppressive » :

  • Un homme qui se lave est perçu comme quelqu’un de propre. Tandis qu’une femme qui se lave mais ne fait pas davantage est considérée comme quelqu’un qui fait preuve de laisser-aller.
  • Par extension, un homme beau l’est par nature. Tandis qu’une femme belle peut l’être parfois à condition d’envisager des efforts.
  • Et pour les poils, alors ? Les poils masculins sont virils. Une femme ferait mieux de les retirer. La boucle est bouclée.

Le constat le plus effarant que j’ai pu faire à la lecture des quelques 600 commentaires postés sous mon post Facebook est que la vision sexiste de la beauté oppressive est largement partagée par des femmes.

Non, les poils ne sont pas sales

Décidément, les publicitaires des années 1910’s sont de brillants génies. Plus d’un siècle plus tard, en passant le relais aux nouvelles générations de marketeux, ils ont réussi à ancrer ce préjugé dans la tête de millions de femmes :

Préjugé numéro 1
poils = sale, manque d’hygiène

Je ne compte pas le nombre de commentaires ahurissants lus à ce sujet sous mon post Facebook de ce midi. C’est probablement le commentaire qui m’a le plus dérangée, car pour moi cela relève d’une méconnaissance évidente de la fonction du poil (expliquée plus haut) mais aussi de la notion d’hygiène. Cette théorie hygiéniste est archi-fausse : retirez-la de votre tête.

Non, nous ne sommes pas toutes égales face à la pilosité

J’ai également été pas mal interpellée par plusieurs commentaires arguant que la photo de Morgan Mikenas était « un fake », et que de toute façon c’est impossible d’avoir autant de poils. Pour moi, c’est simple :

  • envisager qu’une femme qui montre sa pilosité est « un fake », c’est la nier dans sa globalité.
  • C’est ne pas la respecter.
  • C’est ne pas envisager qu’une femme a des poils.
  • C’est ne pas envisager la diversité de l’humanité : nous sommes tous différents.
  • C’est ne pas respecter le droit à disposer de son propre corps.

Non, les poils ne sont pas moches en soi. C’est une question de point de vue

Ma maman m’a toujours appris à dire « je n’aime pas » au lieu de « c’est moche / c’est dégoûtant ». Et je pense qu’elle avait bien raison : car cela me place comme sujet à part entière, comme acteur. J’engage mon point de vue, et ce point de vue n’engage que moi. Sans pour autant être une généralité. Car une fois encore, la beauté des poils est une question de point de vue comme nous avons pu le voir plus haut.

Non, une femme à poils n’a pas à subir de body shaming

J’imagine que lorsque Morgan Mikenas a posté sa photo, elle savait ce à quoi elle s’exposait. Mais l’a t-elle mérité pour autant ? Non.

  • Car une femme est libre de disposer de son corps comme elle le souhaite.
  • Car une femme n’a pas à être dénigrée sur la base de critères physiques.

Le body shaming consiste à critiquer, rabaisser voire humilier quelqu’un à cause de l’un de ses attributs physiques. Le body shaming, c’est affirmer que la personne qui s’assume devrait avoir honte de s’habiller ainsi car elle a des rondeurs ou des kilos post-partum soit-disant à perdre. Le body shaming, c’est véhiculer de façon insidieuse ou violente une vision d’un corps unique, uniforme et idéalisé. Et oui, le body shaming, c’est aussi partager des propos dénigrants la présence de poils sur le corps d’une femme.

J’ai pu lire des blagues potaches façon « ah ah, la fille ressemble à Chewbacca ». Personnellement, ça ne m’a pas fait rire. Parce que derrière la boutade se cache une vision d’un corps idéal et parfait, peut-être même aseptisé. Parce que derrière la boutade se cache une volonté de pointer du doigt une autre femme qui fait le choix de s’accepter et d’envisager vivre sa vie comme elle l’entend.

Les poils et les femmes, c’est aussi une histoire d’acceptation de son corps

En fait, je suis intimement convaincue que la liberté numéro 1 chez une femme, c’est de pouvoir disposer de son corps comme elle l’entend. Et que personne ne peut s’octroyer le droit de dire quoi que ce soit à son sujet.

Une femme a envie de s’épiler ? Qu’elle le fasse. Une femme a envie de vivre en harmonie avec sa pilosité ? Qu’elle le fasse. Certaines ont suggéré dans les commentaires Facebook que la démarche de Morgan Mikenas était « incohérente » car elle ne se rasait pas les jambes tout en s’épilant les sourcils. Eh bien ? Quoi ? Une fois encore, elle dispose de son corps comme elle l’entend, qu’elle fasse ce qu’elle veut !

coloration aisselles
Comment peut-on écrire un si gros pavé sur les poils et les femmes quand on est éditrice de Babillages ?